Gouyad sen pyè ou la vérité enterrée

 

 

Le 16 novembre 2017 à 7h PM à l’Institut Français d’Haïti, « Gouyad Senpyè » a fait salle comble. Cette pièce de Darline Gilles et mise en scène par Anyès Noel qui retrace les péripéties de ces femmes dans le milieu carcéral haïtien a été présentée en prélude à la 14ème édition du festival Quatre Chemins à Port-au-Prince.

Des anciennes détenues qui n’ont pas oublié leur mauvaise condition de vie montent sur scène, accompagnées de comédiennes pour lever un peu le rideau. La pièce commence avec une plainte comme venue des entrailles de la tristesse. Elle chante. On comprend qu’elle s’adresse à une force supérieure. Les autres s’extirpent peu à peu de leur inertie pour la suivre puis commence la descente aux enfers des spectateurs. Lentement, elles nous font plonger dans leur quotidien pour que l’on entende, pour que l’on comprenne.

La tristesse, la fureur, la rage, la peine, la douleur et la résignation composent leur litanie. Ces mères, ces filles, ces amies, ces citoyennes qui désormais seront traitées comme des criminelles à leur sortie, si jamais elles en sortent, ne sont pas toujours coupables. Car, peut-on être coupable si aucun tribunal ne l’a établi ? Peut-on être coupable si on n’a fait que regarder un cadavre ? Peut-on être coupable parce qu’on est allé voir son petit ami en prison ? Et d’autres situations qui auraient été à mourir de rire si leur déroulement n’avait pas été si tragique.

On comprend également que ces femmes ne sont jamais passées devant le juge. Donc elles ignorent le temps qui leur reste. Et elles attendent, avec un espoir farouche, elles attendent. Il y en a qui attendent depuis sept ans, dix ans, peu importe, l’important c’est d’être en vie. A l’intérieur de ces murs où elles ont épuisé leurs dernières réserves de dignité, elles envoient un message.

Ces femmes, dont on a violé les droits les plus élémentaires continuent pourtant de croire. Elles ont perdu le droit de dormir, celui de satisfaire leurs besoins, le droit à la nourriture saine, le droit à la propreté, etc. Mais elles espèrent pour leurs enfants, pour leurs frères. Même celles qui n’ont plus rien à perdre continuent de croire car, vivre là-bas, c’est comme mourir en gardant le souffle de vie.

Mais elles ne sont pas toutes des victimes. Dans cet espace où il n’y a que la loi de la jungle, une « major » s’exprime. Elle n’a pas choisi d’être le bourreau. Elle est une prisonnière comme les autres qui attend de voir un coucher de soleil, qui attend de pouvoir manger à sa faim, qui attend de pouvoir dormir seule, dans un grand lit avec des draps propres et blancs, des choses simples dirons-nous. Mais elle ne peut pas se permettre d’être triste. Car, c’est soit elle, soit les autres. Etre le bourreau ou la victime, elle a fait son choix.

La pièce finit sur une lettre ouverte à « Mouche Leta ». Elles n’ont pas choisi d’être là, elles ne savent pas pourquoi elles sont là, elles ne savent pas si elles en sortiront un jour. Elles ne savent pas si elles ont encore des gens qui les attendent. Elles ignorent même comment vivre. Elles ont oublié qui elles sont. A force de faire des tours au cachot, elles perdent la tête. Le mauvais traitement les fait oublier leur humanité. Mais à travers tout cela, elles espèrent. Même dans leur résignation elles espèrent encore. Avant de rendre son dernier souffle, une prisonnière rédige sa lettre qui a touché les consciences :

«…Chagren ap fini avè m. Prezidan. Fanmi abandone m. Prezidan. Mwen pa konn sa pitit mwen yo devni. Prezidan. Bagay sa yo domine lespri m. M pa santi kò m ankò…

Si nou pa inosan se paske w souse inosans nou. Ou tache repitasyon m. Ou met chay sou do m pou m pa vanse. Ou vòlè lavi nou. Ou detounen lespri nou. Ou fè Senpyè vin gouye nan rèv nou ».

Cette pièce a levé le voile sur ces choses que tout le monde sait mais que l’on tait. Par fausse pudeur ou par laxisme. Cette pièce met en lumière des situations qui se répètent chaque jour. Gouyad Senpyè nous a fait penser, ne serait-ce que pendant une heure à ces femmes, oubliées par le système judiciaire, ces femmes oubliées par nous.

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