Le réalisme dans la représentation ne rapproche pas le théâtre de la réalité. Il n’est qu’une manière de représenter, ni moins bonne ni meilleure que les autres, qui n’est pas du tout commandée par l’essence du théâtre. C’est pourquoi il est possible à la représentation dramatique d’annexer tous les arts : couleur, ligne, musique, vers, peinture, sculpture, danse, chant, poésie ou prose, toutes les manières de représenter lui appartiennent. Le théâtre n’exige rien d’autre que des hommes réels, dans l’espace artificiel du spectacle.

in Apprécier le théâtre contemporain, texte et mise en scène, de Mireille Habert

Dix ans d’histoires

 

A l’intersection de l’art et de la militance, des bruits de Port-au-Prince et du silence de ses nuits, entre des regards emplis de curiosité et d’envie, entre artistes, militants et citoyens, a germé une idée, celle d’un festival de théâtre. Sur l’histoire du pays et tourné vers l’avenir, le festival de théâtre « Les Quatre Chemins » tente d’être un lieu où, par la rencontre, les Haïtiens trouvent l’espace pour se penser.        

« Quatre Chemins » symbolise dans la tradition haïtienne ce carrefour, à la croisée des chemins, où se mélangent différentes influences. Le Festival du même nom est né de la rencontre d’artistes et de personnes, haïtiens, belges et français, qui tous nourrissaient une envie commune : appuyer le théâtre dans un pays où toutes les lignes officielles vous poussent vers d’autres priorités, plus criantes et visibles. Des artistes, le pays en regorge, depuis les mornes éloignés du « pays en dehors » jusqu’aux quartiers populaires de Port-au- Prince. Des salles de spectacles, le pays en cherche parmi celles qui se ferment ou se dégradent. « Quand une vraie salle de théâtre existera en Haïti, je pense que je serai devenu fou », disait Daniel Marcellin, directeur du petit Conservatoire, à la veille de la première édition en 2003. Et la culture, comme ailleurs, souffre des moyens qu’on ne lui accorde pas, alors que déjà les ventres se remettent à crier. « Les difficultés que nous connaissons dans le théâtre en Haïti sont celles que tous le monde connait dans ce pays », explique le metteur en scène Rolando Etienne, de la troupe de théâtre Dramart. Ce à quoi est souvent venue s’ajouter une insécurité paralysante. Dans cette réalité, l’envie n’est que plus forte pour ces amoureux de théâtre de proposer « autre chose », malgré tout : de la matière à penser, de la place pour s’exprimer, une petite part de rêve et d’espoir. Le but de Quatre chemins est aussi d’éviter que la culture ne soit plus qu’un produit, une marchandise ou un divertissement que l’on consomme. "Nous sommes bouffés par les images cinématographiques évidentes et la propagande, disait Syto Cavé, dramaturge et metteur en scène haïtien, membre du comité artistique de Quatre Chemins dans ses premières années. Le théâtre doit se remettre en piste et créer d’autres formes esthétiques." L’idée de départ était d’appuyer et de réunir des troupes et gens de théâtre, reconnus comme en devenir et de mêler plusieurs générations d’artistes. Cette idée aura marqué la première édition de Quatre chemins, en 2003.

La troupe Nous monte « Service violence série », succession de saynètes satyriques sur la tyrannie et ses actualités en Haïti. Quelques années plus tôt, Jean Dominique, sans doute le journaliste le plus connu et acerbe du pays, est assassiné devant sa station de radio, Haïti Inter. Une injustice toujours en suspend, qui aura inspiré ce spectacle et l’aura rythmé au son d’un leitmotiv lancinant : « Ils auront finalement tué l’homme ». Ils, ce sont les tyrans. Sur scène et dans la salle, les cris fusent face aux paroles sans concessions : « Messieurs, dames, mettez-vous à genoux, le Président de la République est un prêtre ».

(2003)

« Ubu Roi » d’Alfred Jarry, monté par la troupe Dramart de Rolando Etienne, s’est jouée au Rex. La salle du Rex est la plus grande : elle permet d’accueillir 800 personnes. L’acoustique y est mauvaise, mais le soir de la représentation, les acteurs se sont à tel point donnés que l’on pouvait les entendre jusqu’au

fond de la salle. Ubu roi parle de la tyrannie, de la course au pouvoir à tout pris, des coups d’Etat, de la relation des dirigeants à la démagogie. Alors que sur scène, la rébellion battait son plein, des bruits d’émeutes arrivaient à l’oreille des spectateurs. Ils ne venaient pas de la scène, mais bien de la rue.

(2006)

. Jovaski Réjouis monte Mémoire blessée d’après Une mémoire pour l’oubli de Mahmoud Darwich. Il transpose la poésie de l’auteur palestinien dans l’enfermement que vivent les travailleurs haïtiens esclaves du sucre, isolés du monde par des murs de cannes. Il fait une chaleur extrême dans la salle du lycée des jeunes filles. Elle n’aura pas ébranlé la fougue et la foi du comédien metteur en scène, entravé par la paille du décor et la chaleur des projecteurs.

(2009) 

 

Cie Foudize Theatre

 

Adaptee et Mise en scene par Billy ELUCIEN et Albert MOLEON, Gwo Moso est l’une des "lodyans" la plus connue du repertoire de Maurice Albert Sixto. On l’écoute presque chaque dimanche sur certaines stations de radio. L’histoire met  l’accent sur un personnage de plus burlesques / grotesques, toujours en pleine évolution dans la société haïtienne. Appelons le, comme on veut : LWIJANBOJE,CHALOSKA,FRAP… CHIMÈRES … Gwo Moso n’est pas seulement un personage du déjà vu mais plus que jamais un comportement, une mentalité en éternelle évolution. 

(2007)

Le 12 janvier, Daniel Marcelin est en Belgique pour créer son solo « Ayiti » avec le metteur-en-scène Philippe laurent. Il y raconte l’histoire chaotique de son cher pays. Il est ébranlé par le séisme, son éloignement, son impuissance, mais il continue à travailler et présentera ce très beau spectacle sur Haïti, à la croisée de sa grande Histoire et de l'histoire de Daniel, qui tourne encore aujourd’hui dans le monde entier. Il entame ce spectacle depuis un aéroport où il restera coincé, l’annonce du séisme à peine annoncée.

(2010)